Mercredi 22 avril 2026 • Siège de l’IACE, Tunis
Organisé par le projet Qawafel en collaboration avec Savoirs Éco
Plus de 95 % du potentiel d’exportation tunisien vers le continent africain reste inexploité. Un chiffre qui résume à lui seul l’ampleur du défi — et de l’opportunité — mis en lumière lors d’une table ronde organisée le 22 avril 2026 au siège de l’Institut arabe des chefs d’entreprise (IACE) à Tunis. Réunissant chercheurs, institutionnels, diplomates et entrepreneurs, cet événement a ouvert un débat structurant sur les voies d’une intégration économique tunisienne plus ambitieuse avec le continent africain.
📚 Source scientifique de référence : L’étude présentée lors de cet événement met en lumière les principaux enseignements d’une analyse conduite avec plusieurs chercheurs et tirée du livre « Increasing intra-African trade: Can the African Continental Free Trade Area be the game changer? », co-édité par Wilma Viviers et Martin Cameron (North-West University, Afrique du Sud) et Leila Baghdadi (Université de Tunis).
2,28 milliards de dollars : un levier de croissance africain encore sous-exploité en Tunisie
Le constat posé d’emblée est aussi frappant qu’éloquent : le potentiel d’exportation inexploité des entreprises tunisiennes vers les marchés africains est estimé à près de 2,28 milliards de dollars. Ces opportunités se déclinent en 2 999 créneaux d’exportation, répartis sur 36 destinations et couvrant 590 produits distincts. Et pourtant, plus de 95 % de ce gisement reste aujourd’hui vierge de toute exploitation.
Ces chiffres, présentés par Sonia Ben Kheder — économiste, chercheuse et universitaire, également auteure des deux policy briefs —, reposent sur des travaux élaborés dans le cadre du projet Qawafel. Le premier s’appuie sur l’étude de Wilma Viviers, Martin Cameron et Leila Baghdadi, tirée du chapitre 4 de leur ouvrage de référence sur le commerce intra-africain et la ZLECAf, tandis que le second est entièrement consacré aux voies de diversification des exportations tunisiennes vers le continent africain.
« La question n’est plus de savoir si l’Afrique représente une opportunité pour les entreprises tunisiennes. L’enjeu est désormais d’identifier les mécanismes concrets, rapides et efficaces pour en tirer pleinement parti. » — Mazen Al Kassem, chef du projet Qawafel
Mazen Al Kassem a rappelé que le projet Qawafel — financé par l’Agence française de développement (AFD) et mis en œuvre par Expertise France — vise précisément à combler ce déficit stratégique, en structurant l’écosystème tunisien de l’internationalisation et en renforçant la résilience des PME à travers des programmes d’accompagnement ciblés.
LA ZLECAF : UNE FENÊTRE HISTORIQUE QU’IL FAUT SAVOIR OUVRIR
L’économiste et co-auteure de l’ouvrage de référence, Leila Baghdadi, a replacé les résultats de l’étude dans un cadre plus large : celui de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), entrée en vigueur en 2018 et dont les effets structurants commencent à se faire sentir.
Pour elle, ce traité historique représente une occasion unique de corriger une anomalie bien documentée : le commerce intra-africain reste paradoxalement plus faible que les échanges du continent avec le reste du monde. Cette réalité — souvent qualifiée d’exception africaine — est en grande partie liée au faible niveau d’industrialisation du continent, qui engendre une vulnérabilité structurelle et rend difficile l’accès aux biens de première nécessité pour des millions d’Africains.
Mais cette situation n’est pas une fatalité. La ZLECAf, en réduisant les barrières tarifaires et en favorisant la convergence réglementaire, crée les conditions d’une dynamique commerciale nouvelle. Pour en bénéficier, encore faut-il investir dans l’information, l’infrastructure et la stratégie.
« La disponibilité d’infrastructures logistiques adaptées est un facteur clé. Mais c’est l’information fiable qui permet aux entreprises de renforcer leurs capacités, de diversifier leurs marchés et d’identifier les destinations à fort potentiel. » — Leila Baghdadi, universitaire et experte en économie
À titre d’exemple concret, Leila Baghdadi a mis en lumière le cas du commerce bilatéral avec l’Afrique du Sud, qui illustre une complémentarité économique inattendue entre les deux pays. Selon l’analyse, la Tunisie dispose d’un potentiel d’exportation de 129 produits vers ce marché — relevant de secteurs tels que l’agroalimentaire et les équipements électriques — représentant des opportunités estimées à 84,7 millions de dollars.
LE MODÈLE TRADE-DSM : METTRE LA SCIENCE AU SERVICE DE L’EXPORT
L’un des apports les plus novateurs de la session a été la présentation du modèle Trade-DSM, véritable boussole scientifique pour les décideurs et les entrepreneurs. Cet outil, fruit de plusieurs années de recherche à l’Université de North-West, a été adapté à la Tunisie dans le cadre d’une coopération entre chercheurs tunisiens et sud-africains.
Son application à la réalité tunisienne a permis d’identifier 2 999 produits exportables, d’établir une cartographie fine des opportunités par destination et par secteur, et de prioriser les marchés à fort potentiel tout en tenant compte des risques macroéconomiques.
L’économiste Fethi Sellaouti, ancien ministre de l’Éducation, a salué la richesse de cet outil tout en soulignant ses limites pratiques : la concurrence internationale est rude, notamment celle de la Chine, et la mise en œuvre simultanée de deux stratégies — diversification des marchés et création de nouveaux produits — exige une présence physique accrue dans les pays cibles et une logistique sans faille.
FREINS À L’EXPORT : LE DIAGNOSTIC D’ACTEURS DE TERRAIN
Sur le plan logistique et commercial :
- Le transport terrestre en Afrique subsaharienne reste plus développé que le maritime, mais les coûts d’acheminement demeurent prohibitifs pour beaucoup d’entreprises.
- Les pays enclavés comme le Rwanda restent difficilement accessibles, malgré le dynamisme de leurs marchés.
- La faible présence commerciale tunisienne sur le continent empêche les entreprises d’identifier les partenaires locaux et de saisir les opportunités en temps réel.
Sur le plan réglementaire et financier :
- Les barrières tarifaires et non tarifaires constituent un obstacle majeur, aggravé par le manque d’information sur les réglementations en vigueur dans chaque pays.
- La loi de change tunisienne représente un frein structurel qui complexifie les opérations financières à l’international.
- L’accès à un financement à l’étranger reste une « aventure » selon les termes mêmes des participants.
Sur le plan stratégique et culturel :
- L’export, souvent perçu comme une étape finale, est en réalité le aboutissement d’un long processus : réglementations, financement, adaptation du produit, connaissance du marché.
- Le mindset est décisif : comprendre les attentes et les codes des marchés africains — souvent très différents des marchés nord-américains ou européens — est une condition sine qua non du succès.
- La crédibilité et la patience sont des atouts essentiels, comme l’a souligné une chef d’entreprise ayant réussi ses premières implantations en Afrique subsaharienne.
« L’aventure africaine commence à l’aéroport. Il faut fédérer tous les acteurs de l’export et ne pas dissiper les efforts entre entités gouvernementales et non gouvernementales. » — Mehdi Bourguiba, membre du Bureau Exécutif de CONECT International
LES SUCCESS STORIES : PREUVE QUE C’EST POSSIBLE
La leçon tirée de cette expérience est claire : réussir en Afrique, c’est d’abord construire des partenariats, pas seulement chercher des débouchés. C’est aussi savoir s’appuyer sur les réseaux existants — CEPEX, ministères, CETIME, CONECT — et capitaliser sur les communautés d’affaires déjà implantées, comme la diaspora libanaise, présente dans de nombreux pays africains.
Le CEPEX, de son côté, a rappelé que 600 entreprises tunisiennes opèrent déjà en Afrique subsaharienne, notamment en Côte d’Ivoire et au Sénégal, et que certaines sont arrivées à maturité au point de ne pouvoir se développer qu’à travers l’internationalisation. L’accord COMESA, dont bénéficie le Kenya, a ainsi été cité comme un exemple de success story réglementaire.
« Connaître le marché, se faire connaître sur le marché, accorder sa confiance aux acteurs locaux : c’est la trilogie gagnante pour s’implanter durablement en Afrique. » — Riadh Attia, Directeur Général Adjoint du CEPEX
LES RECOMMANDATIONS : DE L’ANALYSE À L’ACTION
À l’issue de la table ronde, les participants ont convergé autour d’une série de recommandations articulées en trois niveaux d’acteurs : l’État, les organismes d’appui et les entreprises elles-mêmes.
Pour l’État :
- Renforcer la diplomatie économique en formant les diplomates aux nouvelles techniques d’attraction des investisseurs et d’accompagnement à l’export.
- Améliorer le climat des affaires, dont la détérioration progressive est unanimement déplorée comme un facteur de compétitivité défavorable.
- Assouplir le cadre réglementaire et douanier pour faciliter les opérations d’exportation vers les marchés non traditionnels.
- Adapter la loi de change aux réalités de l’internationalisation, notamment pour les PME et les startups.
Pour les organismes d’appui (CEPEX, CETIME, CONECT, structures d’accompagnement) :
- Développer des programmes d’accompagnement intégrés combinant formation, missions commerciales et promotion sectorielle.
- Renforcer les représentations commerciales tunisiennes sur le continent africain.
- Améliorer la diffusion de l’information sur les droits de douane et réglementations africains.
- Favoriser la participation des startups innovantes aux salons et événements du continent.
Pour les entreprises exportatrices :
- Adopter une stratégie offensive d’exploration et d’expansion, en s’appuyant sur des données fiables plutôt que sur l’intuition.
- Développer de nouveaux produits à forte valeur ajoutée, adaptés aux besoins spécifiques des marchés africains.
- Construire des partenariats solides plutôt que de chercher des clients ponctuels.
- Participer activement aux salons internationaux adaptés aux secteurs ciblés.
L’AVENIR DE L’ÉCONOMIE TUNISIENNE : LE PARI DU CAPITAL HUMAIN
Au-delà des chiffres et des recommandations opérationnelles, la table ronde a mis en lumière une dimension plus fondamentale : la transformation structurelle de l’économie tunisienne est une condition préalable à toute stratégie d’internationalisation durable.
Fethi Sellaouti a plaidé avec conviction pour une réforme profonde du système éducatif tunisien, dont l’offre publique actuelle ne répond plus aux exigences d’une économie en mutation. « L’avenir de l’économie tunisienne dépend de son capital humain », a-t-il martelé, appelant à développer des compétences spécifiques capables de répondre aux niches à forte valeur ajoutée que représentent certains marchés africains.
Cette vision a été complétée par l’appel à développer les exportations de services — un segment encore largement sous-exploité dans les statistiques officielles, mais qui représente vraisemblablement une part beaucoup plus importante de la présence tunisienne en Afrique que les seules exportations de biens (actuellement à 3 % des exportations totales vers le continent).
Les participants ont enfin insisté sur l’Afrique en mouvement : un continent de plus en plus digitalisé, en pleine transformation économique, et dont les marchés évoluent rapidement. « L’Afrique bouge beaucoup », a souligné une intervenante, invitant les entreprises tunisiennes à être à l’écoute permanente des tendances et à adapter leurs offres en conséquence.
CONCLUSION
La table ronde du 22 avril 2026 a marqué une étape importante dans la structuration d’une réflexion collective autour de l’export tunisien vers le contient africain . En mettant en dialogue chercheurs, institutionnels et acteurs du terrain, elle a permis de dépasser le constat pour ouvrir la voie à l’action.
Le message central est clair : la Tunisie dispose d’atouts réels, d’un potentiel scientifiquement quantifié, et d’un cadre régional — la ZLECAf — qui n’a jamais été aussi favorable. Ce qui manque encore, c’est la mobilisation collective, la cohérence des politiques publiques et l’audace des entrepreneurs.
La feuille de route existe. À présent, il appartient à chaque acteur — État, organismes d’appui, entreprises — de s’en emparer. Les 12 produits identifiés comme prioritaires pour les 15 prochaines années, les 36 destinations cartographiées, les 2 999 opportunités répertoriées : autant de points de départ concrets pour une Tunisie qui regarde enfin vers le Sud avec ambition.
Publié le 4 mai 2026, par Aya OUERTANI












