Le Sahara, s’étendant sur près de 8,6 millions de km², représente l’un des espaces géopolitiques les plus structurants de l’histoire africaine. Bien au-delà de l’image d’un désert immobile, il fut pendant des millénaires un espace de circulation, de commerce, de savoirs et de connectivité reliant l’Afrique du Nord aux royaumes subsahariens. La documentation archéologique atteste qu’il existait, il y a 5 500 ans, un Sahara verdoyant, parcouru par des populations sédentaires et nomades, et structuré autour de réseaux pastoraux, agricoles et culturels.

Les routes transsahariennes ont longtemps servi de colonne vertébrale à un système de relations économiques et politiques traversant le continent. Elles constituaient un réseau sophistiqué permettant le transport de l’or, du sel, des textiles, mais aussi des manuscrits, des idées et des systèmes spirituels. Ce continuum civilisationnel fut brutalement fragmenté à partir du XVe siècle par l’arrivée progressive des puissances européennes, puis redessiné de manière définitive lors de la Conférence de Berlin (1884–1885).
La Conférence de Berlin constitue un tournant majeur de l’histoire africaine. Elle a consacré la partition du continent en zones d’influence européennes, en traçant des frontières géométriques ignorant les dynamiques humaines, culturelles et économiques existantes. Souvent oublié, l’Empire ottoman alors encore présent en Tripolitaine (Libye) et influent en Méditerranée joua un rôle périphérique mais stratégique dans l’équilibre politique du Nord de l’Afrique. La chute de l’Empire en 1918, suivie par la colonisation italienne de la Libye et l’emprise croissante des puissances françaises et britanniques, acheva de remodeler l’espace sahélo-saharien dans sa configuration actuelle
Ces transformations ont posé plusieurs questions fondamentales: comment les frontières héritées ont-elles altéré les dynamiques naturelles Afrique du Nord–Sahel ? Quelles continuités géopolitiques perdurent malgré les ruptures coloniales ? Quel rôle les anciennes puissances impériales ottomanes, françaises, italiennes ont-elles laissé dans l’architecture régionale contemporaine?
La région du Sahel, couvrant près de 3 millions de km², se présente aujourd’hui comme l’un des espaces démographiques les plus dynamiques du monde, avec 65 % de sa population âgée de moins de 30 ans. Cette dynamique démographique s’accompagne de défis structurels majeurs sécurité alimentaire, pression climatique, instabilité politique, demande en infrastructures mais aussi d’opportunités considérables en matière de marchés, d’énergie, de technologies et de mobilité humaine.

Dans cette perspective, les routes transsahariennes apparaissent comme un levier stratégique pour reconstruire les continuités historiques entre Afrique du Nord, Sahel et Afrique subsaharienne. Elles permettent d’envisager une intégration régionale fondée sur la complémentarité : l’Afrique du Nord cherchant de nouveaux débouchés pour ses produits industriels et technologiques, et les pays sahéliens disposant de ressources agricoles et minières exportables, ainsi que d’un potentiel humain considérable.
Réactiver les corridors transsahariens nécessite toutefois de répondre à plusieurs interrogations stratégiques : quels secteurs considérer comme prioritaires dans un cadre régional cohérent ? Comment sécuriser les flux commerciaux dans un contexte sahélien fragmenté ? Comment structurer des chaînes de valeur régionales face aux nouveaux acteurs; Chine, Turquie, Russie, États du Golfe ? Quel rôle pour l’Union européenne et, en particulier, pour la France, dans un partenariat renouvelé ?
C’est dans ce contexte que la Tunisie se trouve dans une position géopolitique singulière : pays méditerranéen ouvert sur l’Europe, mais également ancré historiquement et culturellement dans l’espace sahélo-saharien. Elle peut jouer un rôle de plateforme de médiation, de coordination technique et de coopération économique. Grâce à son expertise administrative, son capital humain, sa diplomatie traditionnelle et ses liens avec les pays du Sahel, la Tunisie peut contribuer à structurer un axe Nord–Sud fondé sur la mobilité, l’énergie, le commerce et l’innovation.
Cette approche ouvre la voie à une architecture africaine renouvelée articulant Afrique du Nord, Sahel et Afrique subsaharienne autour des routes transsahariennes. Elle permet également d’imaginer un modèle de partenariat Europe–Afrique fondé sur la complémentarité et non la dépendance, sur la souveraineté et non la tutelle. Dans un contexte mondial marqué par la compétition stratégique, une telle vision apparaît non seulement nécessaire mais urgente pour la stabilité et le développement du continent.
Réouvrir les routes transsahariennes ne constitue donc pas un retour vers un passé révolu, mais une projection vers un avenir où la coopération afro-méditerranéenne deviendrait un moteur d’intégration, de croissance et de souveraineté économique. Si elles sont structurées avec méthode, ces routes pourraient constituer des corridors d’opportunités reliant l’Europe à l’Afrique du Nord et à l’Afrique de l’Ouest via le Sahara, contribuant à redéfinir les rapports stratégiques entre les deux continents et à ouvrir une nouvelle ère géoéconomique africaine.
Publié le 9 janvier par Riadh Azaiez, Président de la CSNCE
